Secret Service - Interview
 
SECRET SERVICE
ou le risque de découvrir ses penchants sado-masochistes.
Un spectacle du chorégraphe Felix Ruckert, entre danse, performance, expérience sensuelle et interaction avec le spectateur.
 
« Secret Service » se déroule dans le lieu alternatif berlinois nommé DOCK 11. Au fond d'une cour sombre, il faut gravir quelques marches d'escalier pour atteindre le bar. Un garçon affable invite les visiteurs à tirer un numéro de passage pour le spectacle. En attendant leur tour, les futurs spectateurs, dubitatifs, sirotent une bière ou un verre de vin tout en s'informant sur les "règles": "au niveau 1, vos yeux seront bandés. […] Mouvement, plaisir des sens et communication" sont les moteurs de ce premier niveau. […] "Vous ne pourrez participer au niveau 2 que si vous avez réussi le précédent. […] En plus des yeux bandés, vos mains seront attachées. […] Nous vous demanderons d'enlever le plus de vêtements possible pour permettre un accès optimal à votre peau. […] Le niveau 2 se concentre sur l'expérimentation de la douleur corporelle et de la soumission. […]
La participation à "Secret Service" est à vos propres risques et périls" …
Ce spectacle singulier, intrigant, bouleversant est une création de l'original Felix Ruckert . Le chorégraphe berlinois nous éclaire sur "Secret Service".
 
Adeline Blanchard: Pourquoi créez-vous tout ce mystère autour de votre spectacle au titre énigmatique de "Secret Service"? Pourquoi faites-vous le choix de ne donner que peu d'informations au spectateur sur le déroulement de l'action ?
 
Felix Ruckert: Je pense que c'est plus stimulant pour le spectateur quand il ne sait pas ce qui va lui arriver. En tant que danseurs, nous ne savons pas non plus exactement ce qu'il va se passer au cours d'une représentation. La structure de "Secret Service" est flexible et adaptée de façon individuelle au spectateur. Il y a interaction entre le participant et les danseurs. La matrice de départ, qui structure le spectacle, laisse tout de même une grande place à l'improvisation.
Malgré cette structure, ce qui se passe entre les danseurs et le spectateur est très personnel, très individuel. Deux personnes vont en effet vivre chacune le spectacle d'une façon très différente.
 
A.B.: C'est une véritable mise à l'épreuve du spectateur-acteur qui doit s'abandonner aux danseurs, les yeux bandés. Le participant doit s'aventurer dans un espace inconnu et entrer en contact de façon assez intimiste avec des étrangers. La prise de risque est importante !
 
F.R.: Les yeux bandés, cela aide énormément le spectateur à se concentrer sur ses organes sensoriels, plus particulièrement sur le toucher, ainsi que sur toute son activité sensori-motrice… Mais cela aide aussi les danseurs à lire le langage corporel des gens. Quand on ne voit pas les yeux des participants, on perçoit ceux-ci de façon complètement différente. C'est assez drôle puisque souvent on ne reconnaît même pas les personnes en dehors du spectacle. Sans la vue, le participant se concentre tout de suite sur son langage corporel. En fonction de ce langage, nous (danseurs) adaptons les interactions avec cette personne.
 
A.B.: Cela permet aussi au participant d'être moins inhibé bien qu'il ressente au début une certaine peur, une crainte. Il ne sait pas où il est, ni qui est-ce qui le touche. Il reste méfiant. Il lui faut un temps d'adaptation nécessaire afin que la confiance ne le gagne. Après cela, il peut se laisser un peu aller. Il est vrai que c'est plus facile sans la confrontation avec le regard du danseur.
 
F.R.: Oui. Dans "Secret Service", l'éducation sociale propre à chacun disparaît. Avec leur corps, les gens communiquent plus facilement et surtout autrement que par la parole. C'est pour cette raison que l'on ne sait pas comment cela va se passer. Notre spectacle n'est pas entièrement préparé, nous avons une vaste gamme de possibilités. C'est selon la personne. Les gens réagissent très différemment. Certains sont très prudents, d'autres plus lents. Si les spectateurs sont réservés, on les fait un peu bouger. Il faut les relaxer. Mais certaines personnes se crispent. Quand les gens sont faciles à manipuler, on peut faire des mouvements beaucoup plus complexes avec eux.
 
A.B.: C'est donc pour cela qu'il y a le niveau 1 afin de faire une initiation lente.
 
F.R.: Oui, mais c'est juste une partie du niveau 1 qui est une initiation. Il faut tester la disponibilité physique des gens. Nous essayons de déceler si les participants préfèrent se laisser guider, ou s'ils préfèrent être actifs. Il y a des gens qui explorent eux-mêmes les danseurs, qui les font bouger. Nous les laissons faire. Nous nous adaptons aux différents types de personnes et jouons avec cela. C'est d'ailleurs mieux pour les danseurs quand le participant ne reste pas entièrement passif. On peut alors mieux communiquer.
 
A.B.: Mais c'est aussi un risque pour le danseur qui ne sait pas ce qui va lui arriver. Il ignore comment la personne va réagir.
Est-ce qu'il y a eu des réactions un peu violentes, ou vives de la part des spectateurs ?
 
F.R.: Non. Il y a simplement des personnes plus énergiques qui aiment se battre un peu, de façon très modérée. Elles ne veulent pas se laisser guider mais guider elles-mêmes. Cela peut dégénérer vers une sorte de petite bagarre. Cela fait partie du jeu.
Après, les danseurs essaient d'aller un peu loin avec le corps. Nous faisons une sorte d'analyse anatomique. Nous analysons avec les mains et tentons de percevoir où est-ce qu'il y a des blocages. C'est une démarche quasi physio-thérapeutique parce qu'il y a des gens qui ne sont pas du tout bien dans leur peau, qui n'habitent pas leur corps ou qui sont crispés. Nous travaillons en prenant conscience de cela. Ainsi, nous essayons de changer leur façon de marcher, de bouger ou de se tenir. Nous avons développé toute une gamme d'outils différents dans cette voie-là (massages). Cela fonctionne assez vite, c'est étonnant. Il faut dire que les danseurs sont bien formés, bien préparés.
 
A.B.: Le niveau 2, l'expérimentation de la douleur, est une véritable initiation sado-masochiste lors de laquelle le participant est fouetté ou amené à fouetter. C'est très éprouvant pour le public. Vous n'épargnez décidément pas les spectateurs !
 
F.R.: Le niveau 1 est justement là pour que l'on sache à quel point la personne est disponible pour aller plus loin, à quel point elle est capable d'expérimenter avec son corps, d'être libre avec son corps.
Dans le cas de gens qui se laissent facilement manipuler, on peut expérimenter d'autres choses. Nous pouvons en effet travailler des mouvements qui jouent plus sur l'émotionnel. Nous essayons de faire un peu peur aux gens, de les pousser à se lâcher psychologiquement. On peut mettre les participants dans des positions dans lesquelles ils ressentent certaines émotions. Il y a effectivement des émotions liées à des positions, c'est évident.
Nous cherchons à mener les gens particulièrement disponibles à des mouvements plus sensuels et plus cruels à la fois. Nous alternons des douleurs succinctes et des caresses très douces. Si l'on va vers une gamme plus sensuelle, voire sexuelle, cela n'est pas seulement doux ou gentil. Il y a des jeux de pouvoir, de soumission et de domination qui interviennent. Dans la douleur, on peut aller très loin. C'est pour cela que nous avons créé le niveau 2. Si quelqu'un est très réceptif dès le niveau 1, on essaie de lui donner un avant-goût du niveau 2.
Lorsque les gens passent au niveau 2, cela va plus loin. Il y a effectivement une initiation sado-masochiste. C'est très "soft" pour des gens qui pratiquent le SM. Mais pour ceux qui le font pour la première fois, c'est tout de même assez impressionnant.
 
A.B.: Certaines personnes ont-elles découvert leur penchant SM par le truchement de "Secret Service"?
 
F.R.: Sûrement. Moi, je ne suis pas particulièrement sado-masochiste. J'ai découvert cela via le danseur-performeur Delta RA'i . Je suis aller voir cette scène SM. J'ai vu des séances qui avaient un aspect très théâtral. J'ai apprécié le côté ritualisé, la chorégraphie, le jeu entre deux ou plusieurs personnes.
Dans l'acte lui-même, ce n'est pas forcément celui qui est sado qui est dominant. Souvent, c'est l'inverse. La personne qui est passive est souvent très forte. J'avais des clichés dans la tête sur le SM et je dois avouer que j'ai été assez surpris. Cela m'a intéressé de travailler là-dessus.
Quand j'ai fait cette proposition à mes danseurs, ils étaient très sceptiques. Ils n'ont pas vraiment compris et ont manifesté des réticences. Puis, nous avons fait des essais. Petit à petit, pratiquement tous les danseurs de ma compagnie ont trouvé cela très intéressant. Chacun a découvert quelque chose sur lui-même. Evidemment peu de gens sont stimulés sexuellement par la douleur, même sur la scène SM. C'est plutôt le jeu entre caresses et douleur qui est stimulant. Ce jeu est assez sophistiqué.
 
A.B.: Parmi vos danseurs, y-en a -t-ils qui ont refusé de participer à "Secret Service"?
 
F.R.: Non. Au départ, j'avais engagé 8 danseurs plus 4 "spécialistes du SM". Je croyais que les danseurs feraient le niveau 1 et les autres le niveau 2. Mais dans les répétitions, nous avons testé les deux. Puis tout le monde a eu envie de faire également le niveau 2. Cela m'a beaucoup frappé. Je me suis dit que si mes danseurs adhèrent au SM, alors d'autres personnes peuvent le faire aussi.
Je pense qu'aujourd'hui les gens ont envie de prendre des risques parce que nous vivons dans une société où il n'y a pas beaucoup de risques. On essaie d'éviter toutes les douleurs physiques. On mange dès qu'on a faim, on se protège avec des médicaments anti-douleurs. Les gens recherchent le risque d'une autre façon, à travers les drogues, les sports dangereux tels que le "bungee jumping"… Les gens recherchent l‘épreuve.
 
A.B.: Comment définissez-vous la nature de votre spectacle ? Est-ce de la danse ou bien cela relève-t-il de la performance ou encore de l'initiation corporelle voire sexuelle ?
Pourrait-on définir "Secret Service" comme de la "danse étendue" ("expanded danse"), une danse qui ne connaîtrait pas les limites traditionnelles de la scène, ni d'une chorégraphie rigide, ni de la distance avec les spectateurs ?
 
F.R.: Selon moi, c'est quelque chose presque scientifique. C'est une sorte d'anthropologie expérimentale. Je m'interroge: où en sont les gens avec leur corps aujourd'hui? Que veulent-ils ? Que désirent-ils ? Que sont-ils capables de faire ?
Dans le spectacle, il y a un côté très pragmatique. On suit le spectateur de façon individuelle. C'est une sorte de laboratoire où l'on travaille et l'on expérimente. Le spectacle a un côté fonctionnel tout en restant émotionnel. Pour moi, c'est important d'avoir toujours conscience de la chorégraphie, de l'espace, des vitesses, des courses et de la musique.
 
A.B.: Quelles sont vos sources d'inspiration ? Etes-vous influencé par les happenings des années 70 qui privilégiaient une interaction avec le public ? Vous sentez-vous plutôt dans la lignée de danseurs tels que Pina Bausch ou Trisha Brown ?
 
F.R.: Ma première source d'inspiration est la vie de tous les jours. J'observe, je regarde ce que font les gens. Je m'introduis dans des scènes sociales très différentes les unes des autres. Le rituel m'intéresse beaucoup.
Evidemment, dans mon parcours de danseur, j'ai fait des rencontres importantes avec Pina Bausch, par exemple, Mathilde Monnier, Julyen Hamilton, Wanda Golonka, Barbara Mahler, Peter Goss, Jean Cebron et Malou Airando.
 
A.B.: Votre spectacle a connu un certain succès berlinois au mois de février. Vous étiez à nouveau en représentation à Berlin en août.
Ne pensez-vous pas que le mystère qui plane autour de "Secret Service" va se perdre à force de présenter l'événement ?
 
F.R.: Le grand mystère dans notre spectacle, c'est soi-même. On ne peut pas savoir ce qui va se passer avant d'y avoir participé. On ne peut pas non plus se faire une opinion à travers un témoignage. Il faut le vivre, l'expérimenter. Mon spectacle est un laboratoire, où les gens travaillent et peuvent découvrir une partie d'eux-mêmes. Le mystère, ce n'est pas ce que l'on voit mais ce que l'on ressent. C'est une expérience très personnelle.
 
Berlin, le 30 juillet 2002.